
Par mesure d’économie, des villes américaines passent des contrats avec des compagnies privées pour gérer les bibliothèques publiques.
Medford, Oregon : Une énorme pancarte rouge marquée "Fermé" a été apposée sur la porte de la bibliothèque depuis mi-avril lorsque les autorités se sont trouvées à
court d’argent pour assurer le fonctionnement des 15 bibliothèques du comté de Jackson.
Pourtant, d'ici quelques semaines, la pancarte sera enlevée et les portes s'ouvriront à nouveau, maintenant que le gouvernement du comté a trouvé une
solution économique inédite: externaliser la gestion des bibliothèques.
Le comté restera propriétaire des bâtiments et des collections. Les bibliothèques seront gérées par une compagnie extérieure avec une logique de profit. Les
bibliothècaires ne seront plus ni fonctionnaires ni membres du syndicat de la fonction publique, mais des employés du secteur privé.
Les usagers des bibliothèques de cette région du sud Oregon, soit environ 200.000 habitants, ne verront peut-être pas vraiment la différence, mais les bibliothécaires
eux la percevront, étant donné que la compagnie a l'intention de continuer avec moins de personnel et aura toute liberté pour décider des salaires et des avantages.
"Tout citoyen, lorsqu'il viendra à la bibliothèque, verra du personnel formé, compétent et disponible pour le consommateur," explique Bob Windrow, directeur des ventes et du marketing chez
Library Systems and Services, LSSI, la compagnie basée au loin dans le Maryland à qui la situation profite. "Ils ne sauront pas qui paient les salaires et ils s'en moquent. Ce qui les intéresse,
c'est de savoir si la bibliothèque sera ouverte aux heures qui leur conviennent et d'obtenir le service qu'ils attendent."
Depuis des années, les autorités locales ou fédérales ont privatisé certains services, comme la collecte des déchets ménagers, le traitement des salaires ou
l'entretien des routes.
Passer contrat avec une société privée pour la gestion d'une bibliothèque est un phénomène relativement récent, qui gagne en popularité alors que des communautés
allant du Tennessee jusqu'en Californie cherchent à économiser de l'argent.
Cette pratique a déclenché une réaction venant de ceux qui pensent que les municipalités utilisent un moyen détourné pour affaiblir le pouvoir du syndicat des
fonctionnaires, et de ceux qui disent que de tels accords vont à l'encontre de l'idée que les bibliothèques sont l'une des plus nobles fonctions du gouvernement dans une
démocratie.
"C'est un transfert du bien public vers des intérêts privés", selon John Sexton, du comté de Jackson, bibliothécaire au chômage et qui a été reçu en entretien par LSSI pour son ancien poste. "Les
bibliothèques ont toujours été une source d'information pour chacun et n'appartiennent à personne."
Les quelques quinzaines de municipalités américaines qui ont externalisé la gestion de leur bibliothèque ont signé avec LSSI, le plus gros acteur dans
ce domaine, mais LSSI est détenu par des intérêts privés et ne divulgue pas ses profits.
Le comté de Jackson a perdu brutalement 36% de son budget l'année dernière alors que le Congrès n'a pas renouvelé les subventions destinées à aider les
régions où l'exploitation forestière a été touchée par la régulation des espèces protégées. Les élus du comté ont décidé de fermer les bibliothèques plutôt que de revoir à la baisse les budgets.
(Par la suite, le Congrès a voté une prolongation d'un an des subventions à l'exploitation forestière.)
Ceux qui aiment les livres se plaignent amèrement des fermetures, mais 2 mesures pour augmenter les impôts et rouvrir les bibliothèques ont été rejetées. Puis LLSI a offert ses services aux
bibliothèques, en offrant de meilleures conditions que le syndicat des fonctionnaires.
Le contrat de LSSI se chiffre à environ 3 millions de dollars (2.1 millions d'euros) par an. Le comté prévoit 1.3 millions de dollars (920000 euros) pour l'entretien des bâtiments. L'ensemble représente environ la moitié des 8 millions de dollars (5.7 millions d'euros) que le comté dépensait auparavant chaque année pour ses bibliothèques.
Cependant, les bibliothèques seront ouvertes 24 heures par semaine, contre plus de 40 heures dans la plupart des succursales avant la fermeture. LSSI envisage
d'embaucher 50 à 60 employés à temps plein contre 88 auparavant.
Le comté garde le contrôle sur certaines décisions, dont les pénalités de retard, le coût de l'inscription et les durées de prêt.
LSSI sera responsable des achats de livres et argumente qu'il peut obtenir des remises importantes des fournisseurs en regroupant toutes les commandes des bibliothèques dont il assure la gestion.
LSSI sera également responsable du recrutement et annonce que les salaires seront identiques à ce qui se pratiquait auparavant, mais les avantages seront moindres.
Certains bibliophiles craignent que la distance rendent les responsables des achats moins sensibles aux centres d'intérêts locaux et que les rayons soient fournis uniquement de best-sellers.
"Comment cette entreprise peut-elle comprendre les nécessités locales?" demande Lorienne Roy, présidente de l'Association
des bibliothèques américaines, qui s'oppose à l'externalisation des bibliothèques. "On a longtemps considéré les bibliothèques comme différentes. C'est de l'ordre de l'intangible. On ne peut pas
en faire du profit."
Le comté de Riverside, Californie, est considéré comme précurseur dans le domaine de l'externalisation des bibliothèques. Le comté a signé avec LSSI en 1997, et une étude de 2002 a montré que les
clients des bibliothèques du comté de Riverside sont généralement satisfaits des services proposés.
L'année dernière, les villes de San Juan et Leander au Texas, Redding et Moorpark en Californie, et le comté de Jackson-Madison au Tennessee ont rejoint les rangs de LSSI.
En revanche, Fargo, North Dakota, a rompu les liens avec LSSI après avoir reçu des plaintes pour des factures impayées par la société et Jersey City du New Jersey a
dénoncé ses contrats après un changement de l'équipe municipale.